Remaniement au Sénégal : cap sur la justice et la redevabilité ?
Le remaniement ministériel opéré dans la soirée du samedi 6 août par le président Bassirou Diomaye Faye, sur proposition du Premier ministre Ousmane Sonko, marque un tournant politique majeur au Sénégal. Si les changements à la tête de plusieurs ministères ont attiré l’attention, ce sont surtout les portefeuilles de la Justiceet de l’Intérieur qui focalisent les regards. Dans un contexte de forte demande sociale de vérité, de justice et de transparence, ces nominations pourraient redéfinir les contours de l’État de droit.
Le départ du général Jean-Baptiste Tine du ministère de l’Intérieur et d’Ousmane Diagne de la Justice ouvre la voie à de nouvelles orientations politiques. Leurs successeurs, Mouhamadou Bamba Cissé (Intérieur) et Yacine Fall(Justice), incarnent une rupture symbolique avec la gouvernance sécuritaire et judiciaire de la période 2021-2024 souvent critiquée pour ses dérives autoritaires et son opacité. Dans un pays encore marqué par les violences postélectorales, les arrestations politiques et les nombreuses pertes en vies humaines liées aux manifestations de 2021 à 2023, ce repositionnement gouvernemental est tout sauf anodin.
Justice et Intérieur attendus au tournant
La mission de la nouvelle ministre de la Justice, Yacine Fall, s’annonce délicate. Depuis avril dernier, la levée partielle de la loi d’amnistie promulguée en 2024 autorise les poursuites pour des crimes graves comme les meurtres, les tortures, les disparitions forcées, commis durant les troubles politiques. Mais, pour les familles des victimes, la justice traîne :peu d’enquêtes ont abouti, et les poursuites ciblant des personnalités de l’ancien régime restent timides.
Yacine Fall devra répondre à une double exigence : accélérer les procédures tout en garantissant leur impartialité. Le risque de voir la justice instrumentalisée dans un sens ou dans l’autre, plane toujours. Mais pour le régime Faye-Sonko, qui a fait campagne sur le slogan de la « rupture systémique », toute défaillance dans ce domaine pourrait s’avérer politiquement coûteuse.
Le ministère de l’Intérieur, dirigé par Mouhamadou Bamba Cissé, reste un point névralgique. Héritier d’une administration sécuritaire encore imprégnée de la culture répressive des années Sall, il devra composer avec des forces de l’ordre parfois perçues comme partisanes et peu enclines à la réforme. L’un de ses défis majeurs : garantir un climat apaisé, sans retomber dans la logique de la brutalisation du débat politique. Cela passe par une refonte du maintien de l’ordre, mais aussi par une collaboration sincère avec les services judiciaires pour faire la lumière sur les dérives passées.
Autre pilier du projet politique de la nouvelle majorité : la reddition des comptes. Depuis un an, le Pool judiciaire financier a multiplié les interpellations et les saisies avec plus de 15 milliards FCFA récupérés et près de 300 personnes arrêtées. Des résultats notables mais dont la durabilité dépendra de l’indépendance réelle de l’appareil judiciaire et de la qualité des procédures.
Le rapport explosif de la Cour des comptes publié en mai 2025, dénonçant des irrégularités massives dans la gestion budgétaire sous le précédent régime, reste à ce jour sans suites judiciaires visibles. La nouvelle équipe saura-t-elle dépasser l’effet d’annonce et enclencher de vraies poursuites, y compris au sommet de l’État ? Voire !
Vers une transition judiciaire ?
Enfin, au cœur des attentes populaires : la reconnaissance et la réparation des préjudices subis entre 2021 et 2024. Des fonds d’indemnisation ont été annoncés, des statuts de pupilles de la Nation accordés aux orphelins ; mais sur le terrain beaucoup dénoncent une mise en œuvre opaque et inégale. Il est donc important de souligner ici que la légitimité de ce gouvernement reposera en partie sur sa capacité à traduire ses promesses de rupture par des actes de justice concrète. À défaut, la désillusion pourrait être profonde.
Ce remaniement n’est pas qu’un exercice de recomposition politique. Il pourrait être le point de départ d’une véritable transition judiciaire et institutionnelle, si les nouveaux ministres assument pleinement les réformes attendues. Mais le chantier est immense : affronter les résistances internes, professionnaliser les enquêtes, garantir l’équité des procédures… Et surtout, répondre à une attente historique de justice.
Notre pays est à la croisée des chemins : entre justice de façadeet justice de refondation, le choix appartient désormais aux nouveaux visages de l’État.
Par Madior DIAGNE
Liste du nouveau gouvernement sénégalais suite au remaniement intervenu ce samedi 6 août.
1. Madame Yassine FALL : Ministre de la Justice, Garde des Sceaux ;
2. Monsieur Birame Soulèye DIOP : Ministre de l’Énergie, du Pétrole et des Mines :
3. Monsieur Cheikh NIANG : Ministre de l’Intégration Africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur ;
4. Monsieur Birame DIOP : Ministre des Forces Armées ;
5. Monsieur Mouhamadou Bamba CISSE : Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique ;
6. Monsieur Abdourahmane SARR : Ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération ;
7. Monsieur Cheikh DIBA : Ministre des Finances et du Budget ;
8. Monsieur Daouda NGOM : Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation ;
9. Monsieur Yancoba DIEME : Ministre des Transports Terrestres et Aériens ;
10. Monsieur Alioune SALL : Ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique ;
11. Monsieur Moustapha Mamba GUIRASSY : Ministre de l’Éducation Nationale ;
12. Monsieur Mabouba DIAGNE : Ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté Alimentaire et de l’Elevage ;
13. Monsieur Cheikh Tidiane DIEYE : Ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement ;
14. Monsieur Ibrahima SY : Ministre de la Santé et de l’Hygiène Publique ;
15. Madame Maimouna DIEYE : Ministre de la Famille, de l’Action sociale et des Solidarités ;
16. Monsieur Amadou Moustapha Ndieck SARRE : Ministre de l’Emploi et de la Formation Professionnelle et Technique ;
17. Monsieur El Hadji Abdourahmane DIOUF : Ministre de l’Environnement et de la Transition Ecologique ;
18. Monsieur Balla Moussa FOFANA : Ministre de l’Urbanisme, des Collectivités Territoriales et de l’Aménagement des Territoires ;
19. Monsieur Serigne Guèye DIOP : Ministre de l’Industrie et du Commerce ;
20. Madame Fatou DIOUF : Ministre des Pêches et de l’Economie Maritime ;
21. Monsieur Oliver BOUCAL : Ministre de la Fonction Publique, du Travail et de la Réforme du Service Public ;
22. Madame Khady Diène GAYE : Ministre de la Jeunesse et des Sports ;
23. Monsieur Alioune DIONE : Ministre de la Microfinance et de l’Economie Sociale et Solidaire ;
24. Monsieur Déthié FALL : Ministre des Infrastructures ;
25. Monsieur Amadou BA : Ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme ;
26. Madame Marie Rose Khady Fatou FAYE : Secrétaire d’Etat auprès du Premier Ministre, chargée des Relations avec les Institutions, Porte-Parole du Gouvernement ;
27. Monsieur Amadou Chérif DIOUF : Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, chargé des Sénégalais de l’Extérieur ;
28. Monsieur Alpha BA : Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Elevage, chargé des Coopératives et de l’Encadrement paysan ;
29. Monsieur Momath NDAO : Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de l’Urbanisme, des Collectivités territoriales et de l’Aménagement des Territoires, chargé du Logement ;
30. Monsieur Ibrahima THIAM : Secrétaire d’Etat auprès au Ministre de l’Industrie et du Commerce, chargé du Développement des Petites et moyennes entreprises et des Petites et moyennes industries ;
31. Monsieur Bakary SARR : Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, chargé de la Culture, des Industries créatives et du Patrimoine historique.
