Nigeria : mort de Muhammadu Buhari, un homme d’État à l’héritage économique contrasté
L’ancien président du Nigeria Muhammadu Buhari est décédé ce 13 février 2025 à l’âge de 82 ans. Figure marquante de la politique ouest-africaine, deux fois à la tête de la première puissance économique du continent, il laisse derrière lui un bilan économique aussi vaste que controversé. Si son retour au pouvoir en 2015 avait suscité l’espoir d’un redressement national, le Nigeria termine son ère Buhari plus endetté, plus inégalitaire et confronté à une fragilité économique chronique.
L’homme du « changement » face à une économie en crise
Élu en 2015 comme le sauveur d’un Nigeria épuisé par la corruption et l’insécurité, Buhari promettait une rupture avec l’ordre ancien. Fort de sa réputation d’homme intègre depuis son passage au ministère du Pétrole dans les années 1970, il incarnait l’image d’un dirigeant austère, capable de redresser les finances d’un pays gangrené par les détournements.
Mais très vite, les réalités économiques rattrapent les promesses. À peine entré en fonction, le Nigeria plonge dans une récession provoquée par la chute des cours du pétrole, qui représente plus de 90 % de ses recettes d’exportation. Le président Buhari, surnommé “Baba-Go-Slow” pour sa lenteur à former son gouvernement, tarde à réagir, suscitant les doutes des marchés.
Le naira, la monnaie nationale, s’effondre. L’inflation atteint des niveaux records, les investissements étrangers fondent, et le pays entre dans une spirale de pauvreté accentuée. Buhari maintient un système de subventions énergétiques coûteux et opte pour un contrôle des changes rigide, décourageant davantage les investisseurs.
Des choix économiques contestés
En dépit d’une volonté affichée de diversification de l’économie, peu de progrès ont été réalisés. Le secteur agricole, que Buhari voulait moderniser, reste sous-développé. L’industrie manufacturière n’a pas connu de véritable rebond, et les grands projets d’infrastructures ont souvent souffert de lenteurs bureaucratiques ou de financements hasardeux.
Dans la sous-région, le Nigeria sous Buhari ne joue plus pleinement son rôle traditionnel de locomotive économique. La fermeture unilatérale de ses frontières terrestres entre 2019 et 2020 pour lutter contre la contrebande, notamment de riz, a mis à mal les économies voisines du Bénin et du Niger, tout en provoquant des pénuries sur le marché nigérian. Une décision critiquée par la CEDEAO, qui y voyait un frein à l’intégration régionale.
Le poids de la dette et la pauvreté persistante
Durant ses mandats, Buhari a considérablement accru l’endettement du pays. Entre 2015 et 2023, la dette publique est passée de 12 000 milliards à plus de 77 000 milliards de nairas. Certes, certains de ces emprunts ont servi à financer des infrastructures – routes, chemins de fer, projets d’électrification –, mais sans générer les effets multiplicateurs attendus sur l’économie.
Le taux de chômage, en particulier chez les jeunes, a explosé. Selon la Banque mondiale, près de 40 % des Nigérians vivaient encore sous le seuil de pauvreté en 2024. Le contraste est saisissant : première économie d’Afrique en termes de PIB, le Nigeria reste l’un des pays les plus inégalitaires du continent.
Une influence sur l’Afrique de l’Ouest… affaiblie
Sous Buhari, l’influence économique du Nigeria sur l’Afrique de l’Ouest s’est érodée. Longtemps perçu comme le poids lourd diplomatique et financier de la CEDEAO, Abuja s’est replié sur ses défis internes. La faiblesse de sa croissance, l’insécurité persistante dans le nord du pays, et les choix de politique commerciale ont affaibli son rôle moteur dans les grands projets régionaux.
La monnaie unique de la CEDEAO, l’Eco, a vu son lancement sans cesse reporté, en partie à cause du manque d’engagement du Nigeria, qui sous Buhari, n’a pas donné de signaux clairs sur son adhésion effective au projet. Résultat : une dynamique d’intégration économique en panne, et un leadership nigérian affaibli dans la sous-région.
Un héritage en demi-teinte
La mort de Muhammadu Buhari ravive le débat sur le rôle des militaires reconvertis en présidents civils dans les économies africaines. Si Buhari aura permis une alternance démocratique historique en 2015, son passage à la tête du pays reste celui d’un homme d’ordre plus que de réformes économiques profondes. Son style de gouvernance, centralisé et parfois opaque, n’a pas permis de libérer le potentiel du géant nigérian.
