Djibouti : trente ans après, le mystère Borrel face au mur du secret-défense

Djibouti : trente ans après, le mystère Borrel face au mur du secret-défense

Trente ans se sont écoulés depuis la mort du juge Bernard Borrel, retrouvé calciné le 18 octobre 1995 dans un ravin à 80 km de Djibouti-ville. Trois décennies plus tard, l’affaire demeure une plaie ouverte pour la justice française et un sujet hautement sensible entre Paris et Djibouti. Malgré les avancées judiciaires, les zones d’ombre persistent, entre hypothèse d’assassinat politique, enjeux stratégiques et verrou du secret-défense.

D’un « suicide » suspect à la reconnaissance d’un assassinat

Pendant plus de dix ans, la version officielle a évoqué un suicide du magistrat coopérant, alors âgé de 40 ans. Une thèse commode pour Paris comme pour Djibouti, deux États soucieux de ménager leurs relations bilatérales. Mais en 2007, un communiqué du procureur de Paris renverse la perspective : il s’agirait bien d’un acte criminel. Dix ans plus tard, une nouvelle expertise médico-légale vient confirmer les soupçons : les fractures du crâne et de l’avant-bras de Borrel ne sont pas d’origine thermique. Le juge aurait été frappé avant d’être brûlé.

Pour Élisabeth Borrel, magistrate à la retraite et veuve du juge, c’est une première victoire après des années de combat :

« J’ai réussi à faire reconnaître l’assassinat. Je veux désormais connaître le mobile, les auteurs et les commanditaires », martèle-t-elle.

Entre terrorisme, uranium et chantage : les pistes d’un drame

À Djibouti, le juge Borrel travaillait comme coopérant au ministère de la Justice. Deux pistes émergent dans le dossier.
La première relie sa mort à l’attentat du Café de Paris (1990), un acte terroriste non élucidé qui avait coûté la vie à un enfant français. Le magistrat aurait mis au jour des complicités locales dans cette affaire.
La seconde hypothèse évoque un trafic d’uranium enrichi vers le Moyen-Orient : une note manuscrite retrouvée dans ses affaires mentionne des substances liées à la production nucléaire militaire. Autre détail troublant : Borrel avait retiré 50 000 francs en liquide la veille de sa mort. Était-il victime d’un chantage ? Ou sur le point d’obtenir des preuves compromettantes ?

Le témoignage explosif d’un ex-agent djiboutien

En 2000, l’affaire prend un tournant politique. Un ancien officier de sécurité djiboutien, Mohamed Saleh Alhoumekani, réfugié en Belgique, accuse Ismaïl Omar Guelleh (IOG) – alors chef de cabinet du président Hassan Gouled Aptidon – d’avoir été informé de la mort du juge. Il affirme même avoir entendu un collaborateur d’IOG déclarer :

« Le juge fouineur est mort et il n’y a plus de traces. »

IOG, devenu président en 1999, dément catégoriquement toute implication.

« C’est une question franco-française. Les Djiboutiens n’ont rien à voir là-dedans », tranche-t-il en 2019 sur France 24.

Un dossier qui gêne Paris et Djibouti

Au-delà de l’émotion, l’affaire Borrel reste un casse-tête diplomatique. Djibouti abrite la plus importante base militaire française en Afrique, un atout stratégique dans la région. Paris marche donc sur des œufs, tiraillé entre raison d’État et devoir de justice.
En 2005, Djibouti a même demandé à la France de cesser de financer les frais judiciaires de la famille Borrel, y voyant une démarche « déstabilisatrice ».

Trois décennies d’attente et un silence d’État

Trente ans après, le dossier semble enlisé. Le secret-défense, toujours opposable, empêche la déclassification de plusieurs documents cruciaux. Pour la famille Borrel, ce verrou institutionnel est le dernier obstacle à la vérité.

Dans cette affaire où s’entremêlent intérêts géopolitiques, secrets militaires et impunité, la justice française n’a toujours désigné aucun coupable.
Le mystère Borrel reste, à ce jour, l’un des plus sombres épisodes de la coopération judiciaire franco-djiboutienne.

Seune Cheikh FAYE

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