Affaire Bocar Samba Dièye- CBAO : épilogue incertain
Le bras de fer judiciaire entre l’homme d’affaires Bocar Samba Dièye et Cbao-Attijariwafa Bank, a connu un nouveau tournant décisif. Par une décision rendue le 22 septembre 2025, le Tribunal de commerce de Dakar s’est déclaré incompétent pour juger l’opposition formulée par M. Dièye contre une procédure d’expulsion, ouvrant la voie à la saisie effective de trois de ses immeubles situés à Dakar.
Les immeubles concernés sont immatriculés TF 8403/GR, 16.797/GR et 9293/GR. Ils avaient été l’objet de plusieurs procédures d’adjudication par la banque, sur la base d’une créance que M. Dièye conteste depuis près de deux décennies. La décision du tribunal de commerce valide donc l’expulsion de l’homme d’affaires, désormais sommé de libérer les lieux, malgré ses multiples démarches judiciaires.
Le contentieux entre Bocar Samba Dièye et la Cbao remonte à près de 17 ans. L’homme d’affaires accuse la banque de lui avoir imposé des dettes injustifiées sur la base de pratiques bancaires douteuses et de documents financiers non matérialisés. Au cœur du litige, un protocole signé en 2013 par M. Dièye, dans lequel il reconnaîtrait une dette de plus de 7 milliards de FCFA. Celui-ci affirme toutefois que ce document a été signé dans des circonstances litigieuses, sans que toutes les implications ne lui soient clairement expliquées. En 2016, la banque entreprend la vente aux enchères de ses immeubles, déclenchant une longue bataille judiciaire.
Une expertise qui redistribue les cartes
En 2022, un rapport d’expertise judiciaire, réalisé par le cabinet Finexo, jette un pavé dans la mare. Il conclut que non seulement les créances avancées par la banque ne sont pas entièrement justifiées, mais aussi que la Cbao aurait appliqué des pratiques abusives, notamment l’anatocisme (pratique interdite d’intérêts sur intérêts), des agios excessifs, et même la falsification de certaines pièces. Selon l’expert, c’est en réalité la banque qui devrait de l’argent à Bocar Samba Dièye, soit environ 879 millions de FCFA. Le rapport est homologué par la Cour d’appel de Dakar, renforçant la position de l’homme d’affaires.
En octobre 2022, un rebondissement majeur intervient. En effet, le tribunal de Dakar condamne Attijariwafa Bank à verser 11 milliards de FCFA à Bocar Samba Dièye pour préjudice moral et financier, estimant que la banque avait mené des procédures abusives. Mais cette décision est cassée en novembre 2023 par la Cour commune de justice et d’arbitrage (Ccja) de l’Ohada, à la suite d’un pourvoi introduit par la banque. L’affaire prend alors une nouvelle tournure, et la banque relance la procédure d’exécution des saisies immobilières.
Epilogue ?
Le 25 juillet 2025, la banque signifie à M. Dièye un acte d’expulsion. Ce dernier tente une ultime manœuvre judiciaire le 5 août, en déposant une opposition devant le tribunal de commerce. Mais la juridiction se déclare incompétente le 22 septembre, et condamne M. Dièye aux dépens. Cette décision marque l’épuisement provisoire des recoursinternes et laisse entrevoir l’exécution imminente de l’expulsion.
Ce contentieux dépasse largement le cadre d’un simple litige bancaire. Il soulève, selon Me Mohamed Diallo, des questions sur les pratiques des établissements financiers, la protection des droits des emprunteurs, et la capacité du système judiciaire à arbitrer équitablement les différends entre puissantes institutions financières et entrepreneurs locaux. A ses yeux, et c’est aussi l’avis de certains pratiquants du droit que nous avons interrogés, l’affaire Bocar Samba Dièye « cristallise les dysfonctionnements du système bancaire et judiciaire, mais aussi les luttes d’influence qui sous-tendent certains grands procès économiques au Sénégal ».
Et maintenant…
Si la saisie des immeubles semble désormais actée, la bataille juridique pourrait se poursuivre sur d’autres fronts. M. Dièye pourrait, en dernier ressort, saisir à nouveau la Ccja ou engager d’autres poursuites contre la banque, notamment pour faire exécuter le rapport d’expertise validé par la justice sénégalaise, selon Me Diallo.
En attendant, c’est bien l’un des contentieux les plus emblématiques du monde des affaires sénégalais qui vient d’atteindre un tournant crucial. Mais probablement pas définitif.
