Irlande du Nord : acquittement du soldat britannique jugé pour deux meurtres lors du « Bloody Sunday »
Un tribunal de Belfast a acquitté jeudi un ancien soldat britannique, poursuivi pour deux meurtres et cinq tentatives de meurtres commis lors du « Bloody Sunday », l’un des épisodes les plus tragiques du conflit nord-irlandais. Le juge a estimé que les preuves étaient insuffisantes pour établir la culpabilité de l’accusé, connu sous le pseudonyme de « soldat F ».
« Je déclare l’accusé non coupable des sept chefs d’accusation », a déclaré le magistrat en audience publique, mettant fin à un procès qui ravivait un demi-siècle de douleur et de divisions.
Un épisode sanglant gravé dans la mémoire collective
Le 30 janvier 1972, à Derry (Londonderry), des parachutistes britanniques avaient ouvert le feu sur une manifestation pacifique pour les droits civiques des catholiques d’Irlande du Nord. Quatorze personnes avaient été tuées, dont plusieurs adolescents non armés, et des dizaines d’autres blessées. Cet événement, resté dans l’histoire sous le nom de « Bloody Sunday », avait provoqué une onde de choc internationale et alimenté la spirale de violence entre républicains et unionistes.
Le soldat F, membre du 1er bataillon du régiment de parachutistes, était le seul militaire poursuivi en justice pour ces faits après des décennies d’enquêtes et de controverses.
Un verdict qui divise
L’acquittement a suscité de vives réactions à Derry et au-delà. Pour les familles des victimes, qui se battent depuis plus de 50 ans pour obtenir justice, la décision du tribunal est une nouvelle blessure.
« Nous sommes profondément déçus. Nos proches ont été abattus alors qu’ils manifestaient pacifiquement, et personne n’est tenu responsable », a réagi Kate Nash, dont le frère William a été tué ce jour-là.
À Londres, le ministère de la Défense a déclaré « prendre acte du jugement » tout en soulignant la complexité judiciaire des affaires liées aux événements survenus pendant les Troubles, le conflit qui a fait plus de 3 500 morts entre la fin des années 1960 et 1998.
Une bataille judiciaire de longue haleine
L’enquête indépendante Saville, publiée en 2010 après douze ans de travaux, avait conclu que les tirs des soldats n’étaient pas justifiés et que les victimes ne représentaient aucune menace. Ces conclusions avaient conduit le Premier ministre britannique de l’époque, David Cameron, à présenter des excuses officielles au nom du Royaume-Uni, qualifiant les faits d’« injustifiables et injustifiés ».
Malgré ces excuses, les poursuites pénales se sont heurtées à des obstacles majeurs : disparition de preuves, témoignages contradictoires, et vieillissement des protagonistes. Le verdict de jeudi confirme l’extrême difficulté de juger les crimes commis pendant les Troubles, plus de cinquante ans après les faits.
Un douloureux rappel de l’histoire
Alors que l’Irlande du Nord s’efforce de tourner la page du conflit, cette décision judiciaire vient raviver les tensions mémorielles autour d’un épisode encore profondément ancré dans la conscience collective. Pour les familles, le combat pour la vérité n’est pas terminé.
« Ce n’est pas la fin pour nous », a déclaré John Kelly, dont le frère Michael figure parmi les victimes. « Nous continuerons à demander justice, aussi longtemps qu’il le faudra. »
Le « Bloody Sunday » reste, plus d’un demi-siècle plus tard, une plaie ouverte dans l’histoire britannique et nord-irlandaise — un symbole du prix humain du conflit et du long chemin vers la réconciliation.
