À Abidjan, un centre d’accueil redonne espoir aux victimes de la drogue et des “fumoirs”
Abidjan, le 9 octobre 2025 — Dans les ruelles paisibles d’un quartier cossu d’Abidjan, derrière une porte sans enseigne, se cache un lieu où renaissent des vies brisées par la dépendance. Le Centre d’accueil, de soins et d’accompagnement (CASA) est devenu, depuis 2018, un refuge pour les usagers de drogue de la capitale économique ivoirienne. Ici, loin des “fumoirs” et du regard des passants, des hommes et des femmes tentent de se reconstruire, soutenus par une équipe médicale et sociale dévouée.
Un havre pour les oubliés des rues
Chaque matin, ils sont une vingtaine à franchir discrètement la porte du CASA. Certains viennent pour se reposer, d’autres pour se laver ou recevoir un traitement de méthadone, substitut à l’héroïne. Tous cherchent la même chose : une chance de reprendre pied dans la société.
Dans la salle de repos, le calme règne. On somnole, on discute à voix basse, on regarde la télévision. Le centre abrite une pharmacie, un laboratoire de dépistage, des salles de consultation et une infirmerie — un véritable centre médical en circuit fermé, pensé pour la discrétion et le respect des résidents.
Pour Hassan Mohana, 40 ans, ancien consommateur d’héroïne, le CASA a changé sa vie :
“Ça m’a permis de me retrouver, de garder un travail, de me réinsérer dans la société”, confie-t-il.
Chaque jour, il y vient pour son traitement avant de partir travailler la nuit.
Une alternative à la répression
La Côte d’Ivoire a choisi de ne pas criminaliser à outrance les consommateurs de drogues. La loi de 2022 a réduit les peines de prison pour usage, passant de 1 à 3 mois au lieu de 1 à 5 ans auparavant. Une approche jugée plus humaine, qui privilégie la prise en charge plutôt que la punition.
“Entre 30 000 et 40 000 usagers de drogue vivent aujourd’hui à Abidjan”, estime le Dr Fériole Zahoui, addictologue au CASA. “C’est trois à quatre fois plus qu’il y a dix ans.”
Le pays est devenu un carrefour du trafic international — héroïne, cocaïne, tramadol — et les “fumoirs” prolifèrent dans les quartiers populaires.
“Les gens y meurent comme des chiens”
Les témoignages recueillis au centre disent toute la dureté de la vie dans ces fumoirs. Massita Konaté, 35 ans, porte encore sur ses bras les cicatrices de l’héroïne.
“Les gens y meurent comme des chiens, personne ne vient les chercher”, murmure-t-elle, sa fille de neuf mois endormie contre sa poitrine.
Sous traitement de méthadone, elle a aujourd’hui retrouvé un logement, mais continue de venir chaque jour “pour être avec des gens qui (la) comprennent”.
Mamadou Touré, lui, parle de “seconde naissance”. Après des années passées entre les ghettos et la prison, il a réussi à décrocher grâce au CASA. Aujourd’hui éducateur pair, il accompagne à son tour ceux qui cherchent à s’en sortir.
Le centre qui va vers les “fumoirs”
Faute de pouvoir accueillir tout le monde, le CASA a développé des maraudes dans les ghettos. Des équipes se rendent régulièrement dans ces abris de fortune pour distribuer des seringues propres, des préservatifs et sensibiliser aux traitements disponibles.
“Beaucoup de malades n’osent pas venir. C’est donc le centre qui se déplace vers eux”, explique Anicet Tagnon, responsable des activités communautaires.
Pour David Junior, 34 ans, rencontré dans un fumoir, cette aide est vitale :
“On n’a pas la force, on est faibles. Mais avec de l’aide, on peut changer, et travailler.”
Une initiative à reproduire
Depuis son ouverture, le CASA — créé sous l’impulsion de Médecins du Monde et géré par l’ONG Espace Confiance — a déjà accompagné plus de 3 000 personnes. Son budget annuel d’environ 218 000 euros est financé en grande partie par Expertise France.
Face à son succès, un deuxième centre a ouvert à San Pedro, autre port clé du trafic international.
Une lueur d’humanité au cœur d’Abidjan
Dans une ville où la drogue fait des ravages silencieux, le CASA apparaît comme un îlot d’espoir. Un lieu où la dignité reprend ses droits, où la main tendue remplace la condamnation.
Et dans le silence de ses couloirs, entre une perfusion et un sourire, Abidjan apprend qu’il est possible de vaincre la dépendance sans perdre son humanité.
